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Section de la Drôme

LA GENDARMERIE PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

2 décembre 2018

 

LA GENDARMERIE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

Synthèse présentée, dans le cadre du DEVOIR de MEMOIRE, par le lieutenant-colonel (er) de Gendarmerie,  Marcel SIRDEY, président du comité de la légion d’honneur de PIERRELATTE et membre du comité de l’UNPRG de Drôme Sud, le 26 octobre 2018,  à l’occasion de l’assemblée générale  à TAULIGNAN.

Introduction : A l’ occasion des obsèques du dernier poilu français en 2008, un hommage national fut rendu à l’ensemble des combattants de la grande guerre. Six emblèmes choisis  parmi ceux les plus cités en 1914/1918 furent associés à la cérémonie. Le défilé fut fermé par un septième drapeau, celui de la Gendarmerie Nationale, présenté comme évoquant le sacrifice d’un millier de gendarmes victimes de la guerre et les 5000 citations récoltées par leurs corps.    L’historiographie n’a rien  dit de la Gendarmerie de 1914/1918  mais un problème  apparait  autour  de la Gendarmerie de la grande guerre : il tourne entre la légende noire des prévôtés transmise  par les anciens combattants  et celle de la légende dorée entretenue à l’intérieur du corps. L’histoire de la Maréchaussée  et de la gendarmerie par Jean-Noel LUC en 2005 (édition nouveau monde 2010) a éclairci la situation.  

 

CHAPITRE 1 / L’ENTREE EN GUERRE DE LA GENDARMERIE en 1914                                                          

 11. Organisation de la gendarmerie                                                                                             

Lorsqu’elle entre en guerre, la Gendarmerie dépend du Directeur Général de la  Cavalerie. Elle n’a  pas  de généraux : les seuls colonels de gendarmerie accédant aux étoiles étant réservés à l’état-major  général.    Son administration au ministère de la guerre repose  sur un bureau de la gendarmerie, dirigé par un civil,  qui gère de façon centralisée le budget général de l’Arme et la carrière des officiers. Il est assisté de trois officiers subalternes de gendarmerie, se réunissant en une section technique de commandement en région parisienne. La Gendarmerie a quatre ministères de tutelle Guerre, Justice, Intérieur et Colonies.

L’essentiel  se passe  à l’échelon  décentralisé (26 légions) aux mains de colonels qui supervisent de 3 à 6 départements (600 à 1300 hommes). Chaque département couvre une compagnie commandée par un chef d’escadron (95 compagnies dont 8 en Afrique du Nord). L’arrondissement de Gendarmerie s’étend à la sous-préfecture et la subdivision militaire (officiers subalternes). Il y a 400 arrondissements en 1914. Enfin la brigade est  commandée par un gradé. Elle est  l’interlocutrice des élus, sur le plan administratif mais également pour les affaires militaires, le bureau de recrutement et celui de juge de paix en matière judiciaire (4302 unités, 53% à cheval).  Le décret du 20 mai 1903 réaffirme l’appartenance de la Gendarmerie à l’Armée, comme le prescrit le texte de 1854, son rôle en matière judiciaire et de police militaire en temps de paix, ainsi que sa vocation combattante. La définition du service du temps de paix  fait l’objet d’une instruction prise le 31 juillet 1911 qui consacre la décentralisation des détachements de police militaire envoyés aux armées, les prévôtés placées sous l’autorité des généraux commandant les grandes unités  de ligne. Au printemps 1914, la Gendarmerie regroupe 25000 hommes. Les gendarmes portent la tenue de campagne héritée de 1870  (très voyante, parements écarlates, boutons d’argents, casque de cuivre à cimier de crin. Les gendarmes détachés aux armés partent 41%  à cheval, 35% à pied et 20% à bicyclette lorsque la mobilisation générale est décrétée.

12 . La mobilisation : La mobilisation  est l’opération qui consiste à porter une armée sur, le pied de guerre, par levée de moyens en hommes mais aussi animaux et matériels nécessaires aux armées et  à la réorganisation des structures administratives et sociales de la France mobilisée (du premier au 15 août  1914, 3 millions d’hommes  puis  2, 7 dans les 10 mois suivants). Si l’énorme machine qu’est la mobilisation a démarré sans heurt et sans accident c’est à l’activité de la Gendarmerie qu’il faut en attribuer le mérite. La mobilisation doit son succès à la pré-mobilisation. Tous les hommes ont été recensés. La mobilisation globale est précédée par une mobilisation partielle, pour les troupes destinées à couvrir le pays aux frontières : la surveillance des individus suspects de vouloir faire échec à la mobilisation  et des espions : surveillance  des dépôts d’explosifs à des fins industrielles.

La rumeur grandissante  puis l’éclatement de la guerre sont des  sources évidentes  de troubles au sein des populations. Une menace pèse donc entre  juillet et août 1914, en matière d’ordre public, alors que le calme et l’esprit de discipline des populations sont particulièrement nécessaires aux autorités. La Gendarmerie doit juguler les manifestations de toute nature qui accompagnent  l’annonce de la mobilisation. La vague d’espionnite de l’été 1914 pose également un problème d’ordre public, les étrangers ne tardant pas à faire les frais de l’agitation populaire. Les gendarmes sont confrontés à ce que l’on a appelé l’affaire du BOUILLON KUB. Cette société de publicité Suisse, susceptible de couvrir un réseau d’espionnage allemand. Derrière chaque réclame en tôle peinte se trouveraient  des informations susceptibles de guider les troupes ennemies, détails troublants !: au verso de chaque publicité, figure des lignes, points, signes à la peinture représentant  le plan d’une partie de la localité. Ce n’est que bien plus tard que les faits démontrent  que ces références  sont imposées par le service de l’enregistrement français.                       

 La mobilisation est décrétée, le 1er août 1914 à 15 heures 55. Elle est diffusée par voie d’affiches. En plus de prévenir les réservistes et de rechercher ceux d’entre eux  qui refuseraient la mobilisation, la Gendarmerie  recense ceux  dont le départ serait dommageable pour la nation (indispensable à l’effort de guerre). 1, 22% d’insoumis.

Les gendarmes  font l’inventaire des chevaux sur leurs circonscriptions susceptibles d’intéresser le ministère de la guerre.  Alors qu’ils mènent les opérations d’entrée en  guerre, les gendarmes sont eux-mêmes mobilisés et expédiés aux armées pour y constituer des détachements de police militaire, les prévôtés. Le principe de constitution des prévôtés n’a guère évolué depuis 1875. Dans chaque corps d’armée, il sera formé une prévôté destinée à être mobilisée en même temps que les troupes du corps d’armée, placée sous l’autorité d’un chef d’escadron  qui aura le  titre de prévôt recruté exclusivement dans la gendarmerie nationale. Il est en  de même pour chaque division (l’officier est subalterne). Compte tenu de la création de nouvelles divisions, le nombre total des gendarmes présents aux armées au printemps 1915 est de 6000 hommes pour 4000 en 1914.

Dans les brigades,  les gendarmes sont remplacés par des réservistes ou des auxiliaires  qui n’ont pas l’expérience professionnelle ni les capacités judiciaires des gendarmes titulaires ; pour la Gendarmerie le point le plus délicat de la mobilisation est celui de la gestion de son propre effectif  

CHAPITRE II / L’APPRENTISSAGE GUERRIER. LA GENDARMERIE DANS LA GUERRE  DE MOUVEMENT:

 21.  L’obligation de forcer l’obéissance des troupes

Le gendarme ne s’est pas encore rendu impopulaire par les mesures répressives et tatillonnes que lui impose au cantonnement  la sédentarité des troupes.

Le gouvernement ayant ordonné aux troupes  de couverture de refluer de 10 kilomètres le 28 juillet pour éviter tout incident diplomatique, la Gendarmerie reste la seule force sur place lorsque  débute l’invasion. Plusieurs brigades, avec leur propres moyens,  s’opposent à l’invasion : (MAS LE TOUR) repousse 9 hulans  le 11 août  et (PAGNY en MOSELLE) met en fuite une vingtaine de cavaliers. Le 7 août (CYSOING) poursuit une avant-garde de 14 hulans et blesse un officier. La Gendarmerie participe également au coup d’arrêt imposé à l’invasion après la bataille de la Marne ;  projetant de détruire un pont sur la Seine aux environs d’OISSEL près de ROUEN, 20 soldats allemands avec des explosifs sont repérés à bord de 4 véhicules à partir du 5 septembre et signalés à la brigade de GOURNAY  en BRAYE. Celle-ci ne comptant que 4 hommes,  ce sont 3 retraités de l’Arme  qui engagent le combat dans la forêt proche  et font échec à la tentative  de sabotage. Les brigades de MAINNEVILLE et DUSSEL  capturent le détachement.

Le repli d’un grand nombre d’unités au nord  de la France est  à l’origine d’une création originale pour la gendarmerie étroitement liée au contexte de la guerre en mouvement. Il s’agit de regrouper les hommes (gendarmes en l’occurrence) en unités combattantes pour renforcer les divisions. La montée au front a été difficile mais les choses sont encore plus sensibles à l’heure de la retraite (encombrement des routes et exode de la population). La Gendarmerie doit couvrir la retraite des troupes. En de  nombreux endroits, la Gendarmerie s’est donc imposée comme élément de recueil des soldats esseulés ou égarés. Mais comment distinguer les vrais fuyards?

Durant la bataille, les gendarmes suppléeront à la pénurie des cadres officiers et sous-officiers. Le général fait appel à leur dévouement pour maintenir les hommes sur la ligne de feu et forcer au besoin leur obéissance. Les prévôtés sont dans leur rôle. Longtemps à l’origine de l’image violente des gendarmes de la retraite, la question du rétablissement  par la force  de la discipline mérite un examen. Pour la Gendarmerie  la police des DEBINEURS est née pendant la retraite.

Dès 1914  les gendarmes prennent l’habitude de se déployer pendant l’assaut en cordon derrière les troupes, dissuadant de ce fait les retraites intempestives ou individuelles. Reste donc à savoir si pendant le retrait,  des gendarmes ont effectivement abattu des soldats incapables de suivre le mouvement des troupes.  Le général JOFFRE a ordonné le 2 septembre de passer par les armes les fuyards, ajoutant qu’un service d’ordre très rigoureux confié à la prévôté serait organisé sur les ponts, les routes : les  défaillances seraient punies immédiatement. Mais  cette ordonnance fut-elle mise à exécution ? Les journaux de marche des prévôtés évoquent les trainards de la retraite sans le moindre malaise. Cependant, en deux occasions au moins, des prévôtaux ont exécuté des hommes qui refusaient de marcher, mais il s’agit de 2 civils Nicolas MERTZ  et Jules, COPIE,  suspectés d’intelligence avec l’ennemi. Quoi qu’il en soit les prévôtés ont acquis dès septembre  1914 une réputation de violence directement à l’origine de l’image noire qui leur survivra pendant plusieurs décennies

22. quelle expérience la Gendarmerie tire-t-elle de ses premiers mois de guerre ?

La Gendarmerie  peine à suivre au niveau du recrutement des prévôtés. Il est nécessaire de la  réorganiser. Une inspection de la Gendarmerie aux armées est créée le 23 septembre ainsi qu’un organe de coordination. Chaque armée dispose d’un renfort de  150 hommes répartis en 4 détachements mobiles (DM), qui sont rapidement affectés à la circulation. Les gendarmes sont également sollicités pour remplacer les cadres décimés par les premiers mois de guerre. Le 26 septembre  1914 ,3 officiers et 294 sous officiers sont désignés pour le front. Le 12 octobre c’est 40 officiers et 488  hommes issus de la garde qui partent servir au sein d’unités combattantes. L’honneur est sauf à CASSEL comme à ROUGENAVE, particuliers et pouvoirs publics se sont associés  pour ériger des cénotaphes pérennisant les gestes des brigades mais la deuxième guerre mondiale les a mutilés voire détruits. Pour le reste une grande majorité des plaques commémoratives  reste à l’abri du regard public sous le porche des casernes.

La mobilisation ayant suspendu les rengagements, il n’est pas possible de recruter des gendarmes ou de gérer la pénurie d’officiers. Par ailleurs en raison des besoins actuels des armées des forces de gendarmerie  toujours plus nombreuses, il y a lieu  d’augmenter les effectifs légion. Pour tourner cette double difficulté une circulaire prévoit de nommer pour la durée de la guerre  au grade de sous-lieutenant les magistrats mobilisés comme hommes de troupe. (Très peu d’effectif obtenu), la seule possibilité de renforcer les brigades est la  réserve territoriale : décret du 2 mai 1915 du président POINCARRE précisant que pendant la durée de la guerre  des gendarmes auxiliaires peuvent  être admis dans la gendarmerie. Les conditions d’emploi : sont : 1 seul par brigade qui accompagne le gendarme, non assermenté et n’ayant pas la qualité pour dresser des procès-verbaux.  Résultat : Apport pendant la guerre de 6000 GA.

Les ressources du casernement sont insuffisantes pour assurer le logement des GA. Ils doivent être logés à l’extérieur. Les gendarmes bénéficient d’un  logement de service.

La brigade est  une microsociété à l’épreuve de la guerre,  les  épouses participent  énormément à la vie des unités (locaux, instruction, permanence).  A la fin  de la guerre plus de 85% des gendarmes auront  appartenu aux formations prévôtales, les 15% restant étant inaptes. A l’automne 1915, les gendarmes  de retour du front ne passent pas inaperçus.  Leur tenue (effets de couleur bleu horizon  distribués aux armées) démontre qu’ils étaient sur le  front et dans les zones de combat. En outre des signes distinctifs ont été  créés pour distinguer les militaires de l’avant. La croix de guerre proposée par le député Emile DRIANT autorise tous les militaires à  porter cette décoration. La gendarmerie a obtenu 426 croix de guerre et 700 à titre posthume. Pour distinguer les militaires revenant du front des gendarmes,  un autre député combattant  Adolphe GIROD,  a inventé en avril 1916, les BRISQUES, chevrons sur les manches (à droite  nombre de blessures, à gauche  nombre de semestres passés au front.

CHAPITRE III / L’ARMEE DE L’INTERIEUR :

 31. L’ordre et  la surveillance à l’intérieur du Pays

Le gouvernement s’inquiète de l’absence de cadres au sein des populations. Le réseau des pouvoirs publics s’y fait  plus lâche, d’où la demande à la  Gendarmerie de se faire plus répressive.
Comment les gendarmes ont-ils relevé les défis laissés en matière de sécurité publique ?

Le renseignement est important pour la direction mais on exclut le renseignement politique  (pas de mission occulte). Le rôle de la Gendarmerie est une mission ouverte, à la vue de tous. Toutefois, le gouvernement demande aux brigades de surveiller les usines   et les individus suspects. La Gendarmerie est chargée de la chasse  aux embusqués (loi DALBIEZ de 1915), du  contrôle des militaires en permission. Tous ces éléments ont attiré l’antipathie des mobilisés envers  les prévôtaux.

Elle est aussi chargée de la surveillance des ressources et des prix, ce qui n’est  pas une nouveauté : cependant à partir de 1914, cette activité prend une grande importance et s’élargit aux  transactions commerciales, à la   fortune de la future épouse   du militaire, au  train de vie des inscrits sur  le carnet B, au  bien fondé des demandes d’aide des cultivateurs). Elle surveille aussi le braconnage.

Les  camps de concentration pour  civils  et suspects   se sont tous ouverts  dès le début de la guerre. On y accueille des prisonniers de guerre et  des internés civils. La brigade locale de gendarmerie n’intervient que pour l’installation et la surveillance extérieure. Des  anciens gendarmes sont   requis pour la gestion des camps   jusqu’au plus haut  niveau .Le général inspecteur des camps  est général de gendarmerie.

A  l’entrée en  guerre de l’Italie aux côtés de l ’Allemagne, le 23 mai 1915, la France   partage trois de ses frontières avec des puissances  neutres. Le contrôle est essentiel (cols espagnols). Les effectifs de la Gendarmerie ne sont pas suffisants pour cette nouvelle mission et les résultats obtenus sont considérés comme un échec. 100 à 200 espions furent fusillés en France au cours de la grande guerre. Le rôle de la Gendarmerie dans  cette partie a été modeste : le traitement des dossiers incombant à la sureté générale.  Il n’y avait  que 10000 insoumis à rechercher  sur les 826000  hommes de la mobilisation. Seuls 271 réfractaires ont été arrêtés soit 2, 68%. La question de l’insoumission  se pose à la gendarmerie en 1915 quand le nombre monte à 15600. En 1916, il descend à 6400, cet état de fait étant  expliqué par la réalisation de la mobilisation à 90 %  en 1916.  la désertion est un sujet mal connu (100000  cas entre 1914 et 1918). La gendarmerie en a constaté  66700 cas.

32 . Les prévôtés en leurs logis :

 Si la prévôté est une expérience valorisante pour certains éléments,  elle  enregistre une progressive déconsidération au sein  des armées. D’autant que les gendarmes  ne relèvent  que de leurs chefs qui sont placés dans la main  des généraux d’armées. Jusqu’en 1917, l’organisation des prévôtés est décentralisée. Le service   est organisé par l’Armée, en revanche. Pour les questions internes  à la gendarmerie, les orientations viennent de la chaîne de commandement  prévôtal.

Les principaux donneurs d’ordre des  prévôts sont les CEM des armées  qui les perçoivent comme un service mis à leur disposition, les emplois abusifs de la gendarmerie sont monnaie courante (voirie, nettoyage des cantonnements). Ce n’est qu’en  1917, après le départ de JOFFRE que la situation change. Le nouveau commandant en chef, le général KLEIN  attire  l’attention  sur la nécessité d’utiliser les gendarmes prévôtaux que pour les missions prévues (PJ, police générale et MO). Début 1916, 260 brigade  n’ont plus de chef : le ministère de l’Armée prescrit de prélever 250  gendarmes sur les effectifs armées. La tenue (tunique  rouge et noire à boutons  d’argent a été remplacée par celle bleu horizon : comme celle des soldats ce qui incite ces derniers à ne plus obéir aux gendarmes. Pour les différencier des soldats le CEM décide  que le képi des gendarmes  portera un galon  blanc ainsi la grenade. La grenade devra être portée sur le casque.  Le port de la moustache est obligatoire dans  les prévôtés, contrairement aux soldats  (hygiène).  La gendarmerie est dotée du casque ADRIAN comme les troupes. Les prévôtés ont compté 2300 blessés de guerre soit 11% des effectifs.  Proches de la ligne de feu, les prévôtés de division  concentrent la majorité des pertes.  540 militaires de la Gendarmerie sont morts pour la France, pendant leur séjour aux armées (3%).  Finalement, parmi les 17800 gendarmes  versés dans les prévôtés au cours de la guerre, 25% ont été évacués pour raison de santé, 11 % blessés, 3% sont morts mais 1, 5% sous les coups de l’ennemi. La mort du gendarme n’est guère un sujet de valeur. Discrète, elle n’a pu être évoquée dans un but avoué d’héroïsation  qu’après la guerre. Seule la  nouvelle de catastrophe massive comme celle du tunnel de TAVANNES ou disparaissent  des brigades entières excède  véritablement   le cercle de la prévôté de CA. Quant au regard de la troupe il est plus qu’ironique  en ce qui  concerne l’infortune des gendarmes  si l’on  en croit les paroles que Maurice Genevoix prête au soldat RAMBOUT, dans son livre : les EPARGES.aux trois jurés, il y avait  un cogne, un de ceux qu’on sème en barrage pour arrêter les débineurs. Il a gueulé après moi, j’aurais voulu m’arracher l’œil pour lui fourrer dans le blair. Une bordée de 105 a sifflé, le cogne s’est planqué, je me suis mis à  cavaler. La dégelée tombait, je me suis retourné déjà  loin ; le cogne était resté planqué. Alors il m’a semblé ……je suis quand même revenu, pour être sûr, pour emporter ce petit souvenir la. J’ai retourné le type du bout du pied : j’étais bien, je buvais du petit lait. Il y était mon vieux. Zigouillé, raide. L’hostilité croissante de la troupe à l’égard de la Gendarmerie conduit à procéder aux obsèques  des prévôtales dans  l’intimité.

Récompenser les gendarmes les plus méritants et sanctionner les plus défaillants est un impératif de gestion de la gendarmerie. Les sous-officiers représentent l’essentiel  des prévôtaux. Les gendarmes prévôtaux priment pour l’avancement  sur ceux de l’intérieur. Le commandement tente de redynamiser l’avancement dans les prévôtés qui étaient touchées par la suppression de l’avancement dans la troupe.  De nouveaux critères tels que blessures, les risques encourus et les actes de courage vont être pris en compte. Leur statut de militaire  de carrière empêchant les gendarmes  de jouer du ruban rouge ou jaune  pour distinguer les actions de guerre et les actes de courage, à la différence des troupes formées de conscrits ou de réservistes. Alors que la médaille militaire  est réservée aux sous-officiers et gendarmes, la légion d’honneur seule très rare exception (essentiellement la mort d’un gendarme en service déjà médaillé) n’est accordée qu’aux officiers de gendarmerie  à partir du grade de capitaine. Sur 314  capitaines de gendarmerie   en service en 1916, 205 (65%)  portent la croix de chevalier.  La guerre ne les a pas favorisés. Seuls les chefs d’escadron  en ont profité. Consentie ou  non,  la discipline existait dans la gendarmerie aux armées et les sanctions étaient élevées.  Plus d’un tiers des prévôtaux  a été puni.  Le commandement extérieur a les pleins pouvoirs de punir les gendarmes (généraux et CEM). Les fautes les plus fréquentes sont l’alcool.  Les services des prisons  et des transfèrements occasionnent  le quart des sanctions mais le premier motif est la négligence dans le service. 12% sont punis pour absence injustifiée. Plus rares  les révocations relèvent uniquement du prévôt de l’armée ; cas qui apparait  lors des grandes opérations de VERDUN et de la SOMME (avoir refusé sous le bombardement d’obéir  aux ordres d’un  major de cantonnement). Ce sont les affaires de femme qui motivent au moins jusqu’à l’instauration des relèves et des permissions, la majorité des radiations de la gendarmerie.

Qu’est-ce qui caractérise le mieux la vie du gendarme prévôtal ? Semée de risques, sa guerre au jour le jour n’échappe cependant pas à une certaine routine.  La situation de la prévôté évolue pendant la guerre de position : les relations avec la troupe se dégradent. 

CHAPITRE VI/ ENTRE GLAIVE ET BALANCE.

 41. Les fonctions judiciaires des prévôtés :

 Les prévôts agissent en soutien de la justice militaire. Les OPJM  (prévôts) disposent d’une délégation permanente  des pouvoirs de commissaires  du gouvernement. Le gendarme peut aussi rendre la justice sous certaines conditions.

La déclaration de guerre dote les gendarmes aux armées de pouvoirs considérables pour instruire les affaires portées devant les juridictions militaires et parfois devant les juges.

 Les auxiliaires de la justice militaire : contrairement au service intérieur qui n’attribue la compétence d’OPJ qu’aux officiers, le service en campagne précise que tous les officiers, sous officiers et commandants de brigade aux armées  ont le statut  d’OPJM. Les prévôtaux prennent le rôle de juge  vis  à vis des soldats de leur secteur,  leur action concerne tous les crimes et délits contre l’ordre et la paix publique. (Recueil des dénonciations, plaintes, états des lieux,  P.V, perquisitions et saisies. Ce sont les officiers qui procèdent aux auditions des témoins, inculpés. Les cas les plus sensibles sont transmis aux spécialistes que sont les commissaires spéciaux  du service de la sûreté aux armées. L’enquête aboutit chez le commissaire rapporteur près le conseil de guerre de l’unité  concernée, lequel est un OPJM (cumulant les fonctions de procureur et de juge d’instruction). De là, la gendarmerie n’a plus à intervenir  sauf pour assurer le transfèrement et l’écrou. Il n’est pas à la gendarmerie de pousser une affaire jusqu’à l’arrestation.

En territoire étranger les prévôts peuvent prendre le nom et la fonction de juge prévôtal en constituant avec leur greffier des tribunaux prévôtaux. Ils jugent seuls, sans ministère public ni défenseur. Ils jugent hors des frontières publiquement et contradictoirement  les civils attachés à l’armée, les vagabonds, les prisonniers de guerres non officiers, (délits subalternes  6 mois de prison maximum et 200 francs d’amende. Le statut des officiers de gendarmerie est donc supérieur à celui des officiers de ligne. Les juges prévôtaux furent peu  nombreux (4 cas),  les français n’ont pas dépassé les frontières en 1914.

Les prévôts assurent le bon déroulement des audiences des conseils de guerre et leurs sentences.150000 hommes déférés devant un conseil de guerre  ont séjourné dans une prison prévôtale. Un tiers des prévôts assure la garde. Il y a eu 150 prisons au front. La raison de son rattachement à la gendarmerie et non à la justice militaire vient que tous les cas de la prison prévôtale ne sont pas justiciables du conseil de guerre. La prison apparait comme l’un des éléments  du système du maintien de l’ordre. 

La prévôté accompagne les détenus jusqu’à leur destination  (prison ou champ de tir des armées). La gendarmerie refusera toujours  de fusiller des condamnés. L’IGSA article 53 stipule que ce sont les militaires de la même arme  qui assume l’exécution de la peine. Les prévôtaux placés durant la bataille en arrière des corps engagés, ont pour consigne d’enjoindre aux militaires  de retourner à leur poste, en les arrêtant s’il y a  lieu (IGSA article 108). Les archives ne nous laissent aucune trace de soldat  abattu par la gendarmerie. Mais le cas du soldat HURTYAULT (PV  de 1915, prévôté de la 152éme DI)  prouve bien que la gendarmerie  a bien procédé à des exécutions sommaires. Perçu  comme fusilleur à défaut d’avoir pu être un juge libre et indépendant, le gendarme retire une sourde mais durable frustration. 

42. Maintenir l’ordre sous le feu :

La  gendarmerie est responsable de la fluidité  des axes de communication, de la sécurité et de l’ordre des transports. Les prévôtaux sont exposés en première ligne pendant les batailles de VERDUN et de la SOMME qui  ont nécessité un service  d’ordre étroit.

Assurer fluidité et sécurité de la circulation aux armées est un  défi   dès les premières semaines de la guerre. A VERDUN, la géographie du site implique  une extrême  réglementation des transports. La voie ferrée est hors service, reste la route reliant BAR LE DUC  à VERDUN  (chaine logistique = 50 kilomètres). 22  gendarmes sont répartis sur l’axe (orientation,  dépannage et verbalisation). L’axe qui s’appellera VOIE SACREE en avril 1916 par Maurice BARRES, permet le transport des munitions, des blessés. Les conducteurs  conduisent  18 heures par jour. Pour la première fois la vitesse est réduite   (4  km pour les tracteurs d’artillerie, 15 Km pour les camions de ravitaillement, 25 Km pour les camionnettes). Le stationnement est interdit :. Les véhicules doivent être espacés de 300 mètres. Les hommes doivent marcher par groupe de 3 ou 4. Au fur et à mesure, la situation s’améliore. Les prescriptions sont appliquées, dans la SOMME les postes de gendarmerie ne sont ni protégés ni enterrés, n’ayant rien pour se protéger en cas de bombardement.

La proclamation de l’état de siège a entraîné la division du territoire en deux zones  (l’intérieur et les armées). Dans cette dernière nul ne peut se déplacer sans sauf conduit.  La gendarmerie contrôle l’accès aux différents  accès. (Interdiction aux  épouses).

La police de l’ordre dans les cantonnements est confiée à la gendarmerie ; contrôle des bars, lutte contre les débits clandestins dans les  camps ( RUSSIE  la COURTINE à GUERET)police sanitaire, police de l'hygiène destruction des dépots de détritus, carcasses d'animaux, fossés et latrines, interdiction de brûler la paille usagée dans les cantonnements, signaler les lieux d’eau potable. Le risque de dysenterie subsiste malgré une campagne de vaccination massive en 1914 contre la fièvre typhoïde. Concernant, l’ensevelissement des morts : l’interdiction est maintenue de novembre 1914 à 1920 de transférer les corps rend l’armée responsable des sépultures établies par milliers le long de la ligne de front. Avant les troupes  enterraient  leurs morts comme elles le pouvaient au prix de funérailles simplifiées. La direction des fossoyeurs est confiée à la gendarmerie  ainsi que l’établissement des listes des corps enfouis .

La police de l’arrière immédiat du champ de bataille  qui consiste en un  service de barrage de police lors de chaque offensive, est la tâche la plus difficile à assumer (renvoyer un soldat au feu). Les postes des prévôtaux  sont placés aux issues des tranchées pour annoncer les départs d’attaques. La gendarmerie  est chargée après chaque combat de ramasser les armes, les munitions et effets de toute nature. Elle est également chargée d’arrêter les militaires glaneurs sur les champs de batailles et de fusiller les pillards.

1 gendarme pour 1000 hommes (division). 500 prévôtaux  à VERDUN   (bataille)  c’est peu pour toutes les missions. Sans commandement suprême ni organisation centralisée, la gendarmerie subit son sort : la grande réforme  n’arrivera  qu’en 1916.

CHAPITRE V ;   LA CRISE DE L’ARME

51.  Une institution en quête de réponses :

La guerre d’usure a dégradé la situation des prévôtés. L’effectif des brigades a atteint un seuil critique. La crise d’indiscipline au lendemain des offensives du printemps  1917, et les vagues de grève à l’intérieur surprennent la Gendarmerie. L’année 1917 est donc  le moment d’une centralisation de la gendarmerie  aux armées et de la  création de forces de police militaires plus manœuvrières.

Avant que les  mutineries n’éclatent en 1917 des signes d’impatience et de rébellions  apparaissent auxquels la gendarmerie doit apporter une réponse. En 1917 le point le plus sensible du dispositif de contrôle  exercé par la gendarmerie est le chemin de fer. Les permissionnaires ont un sentiment de liberté (ils chantent et boivent). Des incidents éclatent  (130 dans la zone  des armées). La gendarmerie est responsable du rétablissement de l’ordre. L’intervention des gendarmes  à tendance à fédérer  contre eux  l’ensemble des voyageurs. Les cadres militaires refusent de prêter main forte aux gendarmes : tous font bloc contre ces derniers. Des agressions violentes et des crimes sont commis contre les gendarmes. Victor FEY dit ROY  fantassin du 11ème régiment  d’infanterie  a été condamné à mort  le 8 /11/1917 pour le meurtre du gendarme Eugène LEMPEREUR le 9 septembre 1917. Le contexte  de la fin des mutineries a ramené le calme (avril à décembre 1917 = 13 meurtres  de gendarmes  (3 en 1914 – 2 en 1915 – 3 en 1916 – 2 en 1918 et  4 en 1919).

Le spectre insurrectionnel à l’intérieur du pays : l’économie est au plus faible et les grèves se multiplient en France. Les gendarmes ne sont pas en effectif  suffisant pour assurer l’ordre. On renforce les départements touchés par des détachements  pris sur des départements plus calmes. Tensions à l’intérieur et aux armées  se conjuguent tout au long de 1917. Entré en rébellion au camp de MAILLY le CAMP le 14 mai 1917, le corps expéditionnaire russe  en France est transféré en Creuse le 19 juin   à la Courtine.et est entouré par 1600 français. Le général COMBY, commandant la 12ème région  de gendarmerie  s’appuie sur les maigres forces de réserve de sa région qui sont commandées par le lieutenant-colonel PLIQUE.  Les troupes russes se mutinent mais  le calme revient grâce aux gendarmes.  Ces deux officiers  se font remarquer à PARIS. En 1919, CLEMENCEAU rappelle le général COMBY  et  en 1918 le Lt- colonel PLIQUE pour  réorganiser la gendarmerie. L’attention du pouvoir est attirée sur la situation de la gendarmerie.

Avec la crise,  le commandement fait de la gendarmerie départementale  non plus un organe de renseignement  en cas de circonstance particulière mais un observateur régulier et continu de la vie et des sentiments du pays. Rapport annuel par brigade  sur le nombre des arrestations, celui des PV, contraventions,  des transfèrements, des hommes en situation irrégulière, rapports adressés aux services de renseignements et contre-espionnage, indication sur les manifestations, le nombre d’usines  et d’ouvriers travaillant pour l’armée et un portrait de l’opinion publique. Il n’existait  rien auparavant. Les rapports donnent satisfaction puisque PETAIN en demande communication  à partir de fin juillet 1917. Mais pour les réformes nécessaires, la Gendarmerie se heurte à certaines difficultés : l’insuffisance du nombre de prévôts et brigades : faible qualité de ces dernières constituées d’auxiliaires et de réservistes et manquant de moyens.

Les nouvelles façons d’opérer et de renseigner  n’ont pas réglé les problèmes essentiels de la Gendarmerie. Le général BOUCHEZ est nommé à  la tête  à la tête de l’inspection générale : c’est un camarade  de promotion de PETAIN. Ce qui lui permet d’attirer l’attention du GQG  sur la situation et les besoins de la Gendarmerie. L’inspection de la Gendarmerie aux armées est supprimée. Les officiers d’état-major sont récupérés pour être remis en Gendarmerie. La nouvelle inspection a un général de division.  Dès le mois de mai 1917, le ministère de la guerre rend trois mille gendarmes aux brigades. Chaque fois que la Gendarmerie est demandée pour exécuter une mission qui ne relève pas de ses compétences une réclamation est adressée à l’inspection. Les officiers de Gendarmerie se sentent soutenus. Les prévôtés d’armées et de division sont diminués mais pas ceux des prévôtés ordinaires. BOUCHEZ réussit là  ou BAUMANN  et KLEIN  avaient  échoué.  La réforme BOUCHEZ aboutit  à une réorganisation définitive de la Gendarmerie aux armées, laquelle fait  disparaitre l’appellation prévôt au profit de celle de commandant de Gendarmerie. La centralisation qui va de pair avec son autonomie n’est consacrée dans les textes qu’en 1918. La crise va entrainer la réforme de la Gendarmerie.

52. CLEMENCEAU ou le printemps  de la Gendarmerie

CLEMENCEAU constitue un gouvernement le 16/11/1917 ; Il garde la main sur les armées et un œil sur la Gendarmerie. L’impuissance de la Gendarmerie tient  à la fois à trois facteurs – manque d’autorité des chefs – manque de considération pour les gendarmes – la priorité est l’organisation en vue du maintien de l’ordre. CLEMENCEAU entreprend la réforme. CLEMENCEAU crée  une sous-direction de la Gendarmerie auprès de la direction de la cavalerie (décret du 16 février 1918). PLIQUE st Cyrien , est désigné  comme sous-directeur ( 3 organes avec 1 officier de gendarmerie : un  bureau technique, un   bureau du personnel, et une section administrative).  La  Gendarmerie est organisée en légions commandées par un général (5 secteurs de Gendarmerie).

Les gendarmes conservent leurs titres et prennent le rang de sous-officiers, les grades sont rebaptisés : chef de brigade (cb) de 4ème  classe (ex-brigadier) ; à  1ère classe  (ex-adjudants), le grade d’adjudant-chef apparu seulement en 1916,  devenant celui de CB hors classe.

Augmentation des salaires (1800 francs annuels au début puis 2400 francs au bout de 8 ans). Soit 151, 50 francs par mois = hausse de 20% ; Les chevaux  étaient achetés par les gendarmes ; Ils sont remplacés  progressivement par des véhicules motorisés. En 1919   le commandement dispos d’une voiturette Ford), une moto side-car est placée  dans chaque arrondissement.  Le cheval n’est vraiment remplacé par un véhicule  qu’en 1940  (en 1919, il y avait 130 VL et 400 motocyclettes en Gendarmerie. La généralisation du téléphone  permet la diffusion du renseignement, il supprime un certain  nombre de notes. Fin  1918  presque toutes les unités en sont équipées. 

Cette synthse a été acceptée par la direction nationale de la Gendarmerie Nationale.Ce texte apparaitra dans les trois prochains mensuels de l'ESSOR ( journal des gendarmes). 

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